Editorial

Décembre 2017

 

A la collection des grandes bulles sur les marchés mondiaux, il va falloir probablement ajouter la plus improbable, celle du « bitcoin ». À $ 10 000 pièce, il est en train de rejoindre dans la légende économique les tulipes à Amsterdam en 1637, la compagnie du Mississippi à Paris sous la Régence et il a déjà dépassé la compagnie des Mers du Sud à Londres en 1721 tout comme plus récemment la bulle internet de 2000. C’est d’autant plus inattendu que l’objet en lui-même est difficile à saisir, fondé sur la rareté grâce au contrôle d’algorithmes programmés pour en limiter puis en arrêter à terme l’émission. Le bitcoin est né en 2009, au lendemain de la crise au moment où les banques centrales noyaient l’incendie financier sous des déluges de liquidité. Certains ont pu y voir une réponse quelque peu libertarienne au contrôle exercé par des forces obscures au service du capitalisme mondial. Plus sérieusement, c’était une tentative de mettre en place ce qui manque si cruellement au système monétaire international : une devise internationale non manipulable fondée sur un sous-jacent indiscutable. C’est là où le bitcoin pêche malgré les garanties technologiques qui semblent entourer le contrôle de son émission. La spéculation actuelle montre aussi les limites dont souffre la régulation d’un marché sur lequel se sont précipités – et ce n’est pas un bon signe – des joueurs chinois. L’ouverture prochaine de contrats à terme (futures) à Chicago, dont l’un, celui du CBOE, s’appuie sur la place de marché virtuelle des jumeaux Winklevoss (les « inventeurs » de Facebook avant Mark Zuckerberg), apportera peut-être une dose de respectabilité à un produit qui pour l’instant laisse au moins dubitatif sinon franchement inquiet.

 

              Curieusement, le président vénézuélien, Nicolas Maduro a eu une idée assez proche : il propose une nouvelle monnaie le « pétro » dont les sous-jacents seraient les réserves minérales du pays (pétrole, gaz, or…). Étant donné le chaos économique et financier qui règne au Vénézuéla, on peut douter de la faisabilité d’une idée que pourtant Keynes n’aurait pas reniée.

 

              Keynes en effet avait rêvé d’une véritable monnaie internationale qui aurait été, à la place du dollar, la clef de voûte du système de Bretton Woods. Il l’avait même baptisée le « bancor » et elle devait avoir pour sous-jacent un stock de matières premières. Par la suite, certains de ses disciples (Kaldor, Tinbergen) développèrent cette idée d’« étalon-marchandises » qui fut même reprise dans les années cinquante par des hommes politiques comme Pierre Mendès France. Comme tant d’autres, Maduro fait donc du Keynes sans le savoir !

 

              Il n’en reste pas moins que du bitcoin au pétro, le monde éprouve presque inconsciemment le besoin d’une nouvelle architecture monétaire et que la seule monnaie « universelle », le dollar, reste lié aux États-Unis de moins en moins capables ni disposés à assumer leur nécessaire rôle de clef de voute. Est-ce trop rêver que de songer à un nouveau Bretton Woods ? Dans l’état actuel de déliquescence de la régulation économique internationale, alors que va se dérouler dans l’indifférence la plus totale la conférence de l’OMC à Buenos Aires, cela n’apportait guère raisonnable. Mais si la bulle du bitcoin accélère un peu la prise de conscience des carences et de la fragilité de notre échafaudage monétaire, alors peut-être n’aura-t-elle pas été utile.

 

Philippe Chalmin

 

P.S. Les marchés de commodités terminent l’année sur un ton de fermeté pour l’énergie, après l’accord de Vienne, et les métaux, de faiblesse pour les produits agricoles pour lesquels 2017 sera une année à oublier…

 

              Bonnes fêtes à tous les amis et lecteurs de CyclOpe

 

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