Editorial

Mars 2020

 

Tel un passager clandestin découvert en une nuit de la Saint-Sylvestre, le coronavirus a donc fait une entrée fracassante en cette deuxième décennie du XXIe siècle : « Nous partîmes cinq cents » – des Chinois de la lointaine province du Hubei, loin même de Pékin et de Shanghai – « mais par un prompt renfort, nous nous vîmes trois mille » – et plus seulement des Chinois, mais aussi des Iraniens, des Italiens, des Coréens et même quelques Français : et donc plus de 3 000 décès de cette nouvelle pandémie que l’OMS a décidé de baptiser « covid 19 ». En ce début de mars, le pic semble avoir été atteint en Chine, mais on peut avoir quelques doutes quant à la fiabilité des chiffres ; par contre, la pandémie s’est mondialisée avec des foyers autonomes en Asie et en Europe. Certes, l’impact sur la vie humaine est limité, inférieur à celui des classiques épidémies de grippes, mais la peur fait son chemin en un temps où l’information circule aussi vite que la rumeur ; nécessaires, les mesures préventives prises par les autorités politiques et sanitaires viennent encore augmenter l’anxiété des hommes… comme des marchés.

 

 

         Car l’impact économique de ce coronavirus dépasse largement sa dimension sanitaire et son bilan humain. On peut même estimer qu’il a provoqué une véritable crise de la mondialisation. Déclenchée en Chine, l’épidémie a mis en évidence la dépendance dans laquelle se trouvent de très nombreuses chaînes de valeur industrielles vis-à-vis de la deuxième économie mondiale. Depuis la mort de Mao en 1976, la croissance de la production industrielle chinoise a dépassé en moyenne les 10 % par an et nous sommes entrés dans la logique du « made in china » pour tout ou partie de nos téléphones, de nos voitures, de nos vêtements, de nos jouets et jusqu’à nos décorations de Noël ! Et soudain, les hommes ne circulent plus, les avions, les navires et leurs norias de conteneurs tournent au ralenti. Des usines s’arrêtent faute de pièces détachées et de fournitures. Les grands salons qui réunissaient des professionnels du monde entier sont annulés. La Terre cesse de tourner !

 

 

         Il est vrai que jamais dans l’histoire des hommes la planète n’avait autant fonctionné comme un « espace-monde » au sens qu’en donnait Fernand Braudel lorsqu’il parlait de Venise, d’Anvers ou d’Amsterdam : un espace-monde régi par le temps de l’échange dont le centre de gravité s’était déplacé vers le Pacifique et la Chine. En 1348, le monde dominé par Venise et Gênes avait été mis à genoux par la Peste noire apportée par des navires venant de Crimée, en une première mondialisation qui faisait suite aux temps barbares. C’est de Wuhan en Chine qu’est venu aujourd’hui ce coup de tonnerre.

 

         Il est bien sûr trop tôt pour en évaluer les conséquences économiques précises. il est clair cependant que celles-ci seront d’autant plus graves que l’économie mondiale était dans une phase de ralentissement avec des pays comme le Japon, l’Allemagne ou l’Italie parmi les pays avancés, l’Afrique du Sud, le Mexique ou Singapour parmi les pays émergents, proches ou déjà en récession. Les États-Unis avaient créé 225 000 emplois en janvier permettant à Donald Trump de parader dans son discours sur l’état de l’Union. Pourtant, la Fed a choisi d’intervenir avec force en diminuant de 50 pb ses taux directeurs. En Chine, où l’activité est probablement plus limitée que ne le laisse croire la réouverture des usines après les vacances du Nouvel an, Xi Jinping a ouvert grandes les vannes du crédit bancaire, mais il est clair qu’au moins au premier trimestre l’activité sera limitée et la croissance bien faible.

 

         Les marchés de commodités sont de ce point de vue un bon indicateur. Là aussi, il faut signaler le contexte baissier marqué au coin des excédents sur lequel s’était terminé 2019. Dans l’ensemble, le coronavirus a accentué la tendance baissière, mais de manière moins spectaculaire qu’anticipée dans la mesure où les importations chinoises n’ont au fond que peu faibli.

 

         Ainsi pour le pétrole, certes l’année avait commencé à $ 70 pour le baril de Brent, mais c’était au lendemain de la mort du général Soleimani à Bagdad, en un moment de fortes tensions (et en d’autres temps, le baril aurait flambé au-delà de $ 100). Le marché était excédentaire de plus d’un million de barils/jour. La chute des prix jusqu’à $ 50, malgré l’aggravation de la situation en Libye, tient à la baisse attendue de la croissance de la consommation mondiale en 2020 et puis à la diminution de l’activité de raffinage en Chine. Pour le gaz naturel et notamment le GNL, la chute des prix était bien antérieure, mais les déclarations de « force majeure » d’acheteurs chinois pour quelques cargaisons de GNL ont été les dernières gouttes poussant les prix spot en Asie au-dessous de $ 4 le mbtu.

 

         Mais avant mars, le coronavirus a fait une première victime d’importance sur les marchés. Il a provoqué – indirectement certes – l’éclatement de l’axe Moscou-Ryad qui, avec l’OPEP+, avait contribué à une certaine stabilité du prix du pétrole dans la zone $ 60/$ 70 depuis deux ans. C’était aussi un axe géopolitique permettant à Vladimir Poutine de maintenir un certain équilibre entre Ryad et Téhéran. Mais à Vienne, le 6 mars, la Russie a refusé une nouvelle réduction des quotas de production souhaitée par l’Arabie saoudite (1 mbj pour l’OPEP, 500 000 bj pour la Russie et ses alliés). L’OPEP+ n’existe plus. En réaction, l’Arabie saoudite a décidé, comme en 2014, de jouer la carte du contre-choc pétrolier en cassant les prix. Le 9 mars, le baril de Brent ouvrait en Asie à $ 36 ! Sur un marché excédentaire, la dégringolade pourrait être rude… Goldman Sachs dont la spécialité est de changer de prévision aussi vite que de chemise, estime maintenant que le baril de Brent resterait autour de $ 30 jusqu’à la fin de l’année.

 

         La plupart des marchés des matières premières industrielles ont été touchés, mais dans des proportions moindres qu’anticipées. Ainsi, le minerai de fer, très symbolique du poids de la Chine à l’importation est demeuré ferme au-delà de $ 85 la tonne et les prix de l’acier en Chine sont même remontés un peu dans la perspective d’une probable relance économique (la reprise « en V »). Quant aux marchés agricoles, l’impact du coronavirus y reste plutôt limité si ce n’est que les Chinois prennent du retard dans la montée en puissance de leurs importations en provenance des États-Unis.

 

         Comme à l’habitude en ce genre de moments, c’est l’or qui tire le mieux son épingle du jeu, au-dessus de $ 1 600 l’once tandis que le palladium continue à caracoler au-delà de $ 2 500 l’once. La baisse la plus spectaculaire de ce début d’année est à mettre au compte du marché du fret maritime dans ses trois composantes (conteneurs, tankers, vrac sec), mais tout particulièrement pour les vracquiers les plus importants (les Capesize). Il y a là, certes, une baisse des échanges, mais surtout les conséquences imprévues du passage aux nouvelles normes IMO de carburants marins.

 

         En focalisant toute l’attention tant des médias que des politiques, le coronavirus a eu au moins le mérite de remettre au second plan les autres tensions de la planète. La Chine semble avoir joué le jeu en matière de diminution de ses tarifs douaniers en faveur des États-Unis et Donald Trump a fait, depuis quelques semaines, preuve d’une retenue peu habituelle dans ses tweets vis-à-vis du « reste du monde ». Il est vrai que le déroulement des primaires démocrates ne peut que le satisfaire tout comme les victoires de ses « amis » Johnson ou Netanyahou. Pendant ce temps, la « sale guerre » se poursuit en Syrie, en Libye ou au Yémen. Mais au moins, les émissions de carbone de la planète ont-elles brutalement diminué… Malheureusement, la chute des prix du pétrole ne va pas dans le même sens…

 

         C’est dans ce contexte que l’équipe de CyclOpe prépare la publication de notre trente-quatrième édition, CyclOpe 2020.

 

         Curieux clin d’œil de l’histoire, nous avions décidé il y a quelques semaines, avant donc le coronavirus, à lui donner comme titre « l’allegoria del cattivo governo », une fresque peinte à Sienne par Ambrogio Lorenzetti qui fut dix ans plus tard en 1348 lui-même victime de la Grande Peste. CyclOpe 2020 sera publié le 12 mai 2020, alors que – espérons-le – le monde commencera à se remettre de cette première grande pandémie du siècle. C’est du moins ce que nous souhaitons en ce temps de carême.

 

 

Philippe Chalmin

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