Editorial

Septembre 2019

 

         Une fois passée l’euphorie d’un G7 réussi sous l’admirable soleil basque, force est de constater que le monde, en cette fin d’été 2019 est confronté à une accumulation de tensions tant géopolitiques qu’économiques qui rendent la tâche de l’analyste et encore plus prévisionniste particulièrement ardue.

 

         Les marchés ne s’y trompent pas qui, en cet été 2019, ont fait un triomphe à l’or (au-delà de $ 1 500 l’once) alors que le montant des dettes à taux négatifs atteignait des niveaux insoupçonnés (15 400 milliards de dollars !).

 

         Du point de vue géopolitique, il y a bien sûr toujours l’Iran et le Venezuela ainsi qu’en Europe, le Brexit. Mais il faut y ajouter désormais Hongkong et puis en Europe, l’Italie et l’Espagne ainsi que l’Allemagne dans la dernière ligne droite d’Angela Merkel. Du point de vue économique, il y a toujours aussi le conflit commercial entre la Chine et les États-Unis, mais surtout les craintes de récession qui montent tant aux États-Unis qu’en Europe, de ralentissement dans la plupart des pays émergents à l’image de l’Inde et de la Chine. Enfin, les incendies de l’Amazone à la Sibérie ont remis au-devant de l’actualité les urgences climatiques et environnementales encore illustrées par un des étés les plus chauds de l’histoire.

 

         L’Iran a été la vedette du G7 avec la venue impromptue à Biarritz de son ministre des Affaires étrangères. Après les saisies mutuelles de tanker iranien au large de Gibraltar et britannique au large d’Ormuz, on veut croire à une légère détente déjà perceptible sur le baromètre du baril de Brent revenu autour de $ 60 (la prévision de CyclOpe en janvier dernier…) Mais pour vraiment ramener l’Iran à la table de négociation, il faudrait un geste de la part des États-Unis : par exemple autoriser à nouveau des dérogations aux acheteurs de pétrole iranien comme ce fut le cas jusqu’en avril dernier. Cela permettrait à l’Iran de passer des 200 à 300 000 bj qu’il exporte aujourd’hui à un million de bj. Donald Trump est-il capable de ce geste de bonne volonté. Peut-être, mais John Bolton, son mauvais génie, y est opposé tout comme Israël et l’Arabie Saoudite. Pour l’instant en tous cas malgré la poursuite sans fin de la crise au Venezuela, malgré l’instabilité qui domine en Libye, le marché du pétrole est à l’équilibre sinon excédentaire, alors que se sont effondrés les cours du gaz naturel et surtout du GNL sous le poids de la surcapacité mondiale.

 

         Xi Jinping n’était pas à Biarritz, mais la Chine y fut incontournable. Le président chinois est confronté à trois problèmes majeurs : la confrontation avec les États-Unis, le ralentissement de la croissance et Hongkong. Il est probable que Deng Hsiao Ping, qui a ordonné la répression de Tien An Men, ne serait pas engagé dans un bras de fer avec les forces démocrates de Hongkong. Certes, le projet de loi d’extradition vers la Chine a été retiré, mais manifestement, les autorités jouent la carte du pourrissement de la situation et de la montée des violences, Xi ne peut perdre la face, mais il ne peut faire à Hongkong ce qui est monnaie courante au Tibet ou au Si kiang avec les Ouïghours. Hongkong, en tous cas, affaiblit sa main face aux États unis alors que l’économie alterne bons et mauvais chiffres, mais donne quand même quelques signes de faiblesse.

 

        Durant l’été, l’escalade des tarifs douaniers s’est poursuivie et à ce petit jeu, les États-Unis ne sont plus forcément gagnants dans la mesure où ceci va se retrouver dans les prix de nombre d’articles manufacturés que les Américains achètent en masse à l’occasion de Noël et du « Super-friday ». Déjà d’ailleurs, Donald Trump a lâché un peu de lest en ce qui concerne Huawei. Les Chinois sont paradoxalement plus à l’aise : ils peuvent se passer de pétrole et de GNL américain et leurs besoins en soja diminuent au fil de l’extension de la peste porcine africaine alors que l’Europe et le Brésil peuvent satisfaire leurs besoins de viandes. Ceci étant, les négociations se poursuivent et nous continuons à penser que d’ici la fin de l’année un compromis débouchera sur une sorte de paix des braves.

 

         Ce pourrait être alors autour de l’Europe d’être en première ligne. Certes, à Biarritz on a sérieusement déminé GAFA et vin français. Mais ces bonnes paroles seront-elles suffisantes ? On attend bien sûr le « casting » de la future Commission et puis l’issue du Brexit. Donald Trump a promis à Boris Johnson un accord commercial « historique », mais ce dernier sera-t-il encore là pour en profiter ? Rien n’est moins sûr tant la situation britannique se complique dans un cadre institutionnel que même les Britanniques peinent à comprendre : la Reine renvoie le Parlement pour cinq semaines à la demande du Premier ministre. Le Parlement se rebiffe. Des élections se préparent avec la perspective d’un programme du Labour à côté duquel le programme commun de la gauche française en 1981 fait pâle figure. La perspective d’un « no deal » semble se renforcer, mais, quel que soit le résultat des semaines à venir il est clair qu’il va affaiblir l’Europe au moment où son principal moteur économique – l’Allemagne – est en panne et où les incertitudes politiques planent sur l’Italie et l’Espagne. L’Europe aura bien du mal cet hiver à échapper à la stagnation économique, voire pire.

 

         En sera-t-il de même pour les États-Unis ? C’est là une des questions majeures de cette rentrée. Les États-Unis se trouvent désormais dans la période la plus longue de croissance économique de leur histoire. Certes, cette croissance n’est plus bien forte (2 % à peu près), mais elle suffit à maintenir un solde positif de créations d’emplois. Par contre, il est clair que l’Amérique industrielle profonde, de l’Indiana à la Pennsylvanie, continue à souffrir. La Fed a – un peu – écouté Donald Trump en acceptant de baisser ses taux et la notion de déficit budgétaire excessif est étrangère à l’esprit trumpien. En tenant compte du fait que les États-Unis vont rentrer en année électorale (élection que pour l’instant Donald Trump a toutes les chances de gagner), que la production américaine de pétrole et de gaz naturel continue à augmenter et que la nouvelle économie (celle des GAFA et au-delà) ne semble pas trop s’essouffler, le vilain mot de récession nous semble encore excessif et les États-Unis devraient poursuivre sur un rythme de croissance probablement un peu inférieur à 2 % avec beaucoup de poussière sous le tapis, mais… pour plus tard !

 

         Ce qui est sûr par contre, c’est que la plupart des pays émergents ne le sont plus guère. On peine bien sûr à mesurer la réalité du ralentissement de la croissance chinoise. Les chiffres officiels (6,2 %) demeurent dans la fourchette du parti. Les importations de matières premières (énergie et métaux) n’ont pas fléchi, mais il faut tenir compte du quasi-embargo sur les matières secondaires qui a perturbé les flux de matières vierges. En juillet, en tous cas, la croissance de la production industrielle chinoise est tombée en dessous de 5 %. 5 %, c’est justement le niveau auquel est tombée la croissance indienne alors que Narendra Modi vire au national-populisme le plus obtus en annexant le Cachemire. Quant à l’Amérique latine, ses principales locomotives, Brésil et Argentine, sont en panne au cœur de crises tant économiques que politiques.

 

         L’ambiance générale ne prête donc pas à l’optimisme et on comprend l’humeur des marchés financiers avec des investisseurs qui privilégient la sécurité à tout prix quitte à accepter des rendements négatifs. Autrefois, c’était grâce à l’inflation que les taux d’intérêt réels pouvaient être négatifs et ruiner en quelques lustres les rentiers. Il n’y a plus guère d’inflation aujourd’hui, mais ce sont les taux courants qui sont négatifs, y compris pour des signatures moins prestigieuses comme celle de la France. À court terme, c’est une bouée de sauvetage pour tous les états impécunieux, mais à moyen terme cette montagne de dette peut légitimement inquiéter. Enfin, sur le plan monétaire, le dollar apparaît plus que jamais comme la valeur refuge et il n’a cessé de s’apprécier face au sterling, à l’euro ou au yuan.

 

         Dans ce contexte, les marchés de commodités ont fait grise mine y compris ceux pour lesquels les fondamentaux semblaient plutôt favorables. C’est ainsi le cas des métaux non ferreux (à l’exception du nickel) dont les bilans sont pour les prix – à l’image di cuivre et de l’étain – ont continué à s’affaiblir. Durant l’été, le retournement le plus spectaculaire a été celui du minerai de fer qui a pratiquement éliminé toute la hausse intervenue au lendemain de l’accident de Vale au Brésil. Mais comment ne pas mentionner aussi la chute des métaux « électriques » comme le cobalt et le lithium.

 

         Du côté de l’énergie, le repli le plus prononcé est celui du gaz naturel en Asie (GNL), mais aussi en Europe. Le pétrole aurait pu connaître la même évolution si l’Arabie Saoudite n’avait pas réduit sa production pour maintenir les cours au-dessus de $ 60 le baril de Brent et cela malgré un été agité dans le Golfe.

 

         Enfin, la morosité règne aussi sur les marchés agricoles au fil d’excellentes récoltes de grains, de sucre ou de café. Alors que l’Europe s’apprête à négocier une nouvelle PAC plus verte que jamais, les États-Unis ouvrent grand les vannes des aides publiques (« a giant package », tweete Donald Trump) et l’Inde subventionne ses exportations de sucre.

 

         De cet été 2019 ne se dégagent vraiment que l’or (et dans une moindre mesure l’argent) et le nickel : l’or, au-delà de $ 1 500 l’once qui profite des taux négatifs et de l’appétit des banques centrales, le nickel à la suite de la décision du gouvernement indonésien d’interdire dès la fin de l’année les exportations de minerai.

 

         Voilà donc une rentrée marquée au coin de l’incertitude dont, comme à l’habitude, les marchés de commodités sont le meilleur révélateur.

 

Philippe Chalmin

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